Après trente ans de traitement antidépresseur, l’envie ou la nécessité d’arrêter peut se présenter. Cette décision mérite un bilan réfléchi, fondé sur les données disponibles et adapté à votre histoire personnelle. L’article suivant synthétise les bénéfices connus d’un traitement prolongé, les effets indésirables possibles sur le long terme, le syndrome de sevrage et des modalités pratiques pour planifier un arrêt en minimisant les risques.
Bénéfices d’un traitement prolongé
Les antidépresseurs, lorsqu’ils sont efficaces, réduisent le risque de rechute et aident à stabiliser l’humeur. Chez les personnes ayant fait plusieurs épisodes dépressifs, la poursuite du traitement pendant des années peut prévenir de nouvelles récidives et préserver le fonctionnement social et professionnel. Les revues systématiques montrent une diminution du risque de rechute chez les patients répondeurs traités en continu comparé à ceux arrêtant précocement. Toutefois, l’efficacité varie selon la molécule, la dose, la durée initiale du traitement et la présence d’une psychothérapie ou d’autres soutiens.
Effets indésirables à long terme
Les effets indésirables persistants potentiels incluent prise de poids, troubles sexuels (baisse du désir, difficultés d’orgasme, dysfonction érectile), troubles gastro-intestinaux intermittents et plus rarement hyponatrémie, surtout chez les personnes âgées ou polymédiquées. Certains effets peuvent s’atténuer avec le temps, d’autres perdurer. Il existe aussi des impacts potentiels sur la cognition ou la vigilance chez certaines personnes, mais les données sont variables. L’évaluation clinique et biologique (bilan métabolique, ionogramme si nécessaire) permet de repérer des complications traitables.
Différencier dépendance physiologique et rechute
La dépendance physiologique n’est pas la même chose que la dépendance addictive : il s’agit d’une adaptation neurobiologique aux médicaments. Lorsque le médicament est diminué ou arrêté, des symptômes de sevrage peuvent apparaître, dus à un déséquilibre transitoire des systèmes neurotransmetteurs. Ces symptômes diffèrent d’une rechute dépressive, même si certains signes se chevauchent. Une rechute implique le retour d’un épisode dépressif caractérisé (humeur, perte d’intérêt, altération du sommeil, idées suicidaires, etc.), tandis que le syndrome de sevrage comporte souvent vertiges, sensations électriques (brain zaps), insomnie, irritabilité, nausées et anxiété aiguë.
Caractéristiques du syndrome de sevrage
Le syndrome de sevrage débute généralement dans les jours à quelques semaines suivant la réduction ou l’arrêt, selon la demi-vie du médicament. Les molécules à demi-vie courte (paroxétine, venlafaxine) présentent un risque plus élevé et des symptômes parfois intenses. La durée du syndrome est variable : quelques semaines à quelques mois, rarement plus longtemps. Une réduction trop rapide augmente le risque et l’intensité des symptômes.
Planifier un arrêt sécurisé : principes généraux
La décision d’arrêter doit se faire en concertation avec le médecin prescripteur, idéalement le médecin traitant et/ou un psychiatre. Principes clés :
- Évaluer le bénéfice actuel du traitement et la fréquence historique des épisodes dépressifs.
- Vérifier l’absence d’instabilité psychiatrique récente (période de stabilité recommandée avant arrêt : variable selon situation, souvent au moins 6 à 12 mois après stabilisation selon le contexte clinique).
- Adapter la stratégie à la molécule : demi-vie, formulation et risque de sevrage.
- Prévoir une réduction progressive et individualisée, avec suivi rapproché.
Exemples de schémas de réduction
On privilégie des diminutions lentes et régulières plutôt qu’un arrêt brutal. Une règle souvent utilisée est de réduire la posologie de 5–10 % toutes les 2 à 4 semaines, en ajustant selon les symptômes. Pour des molécules à fort risque de sevrage (venlafaxine, paroxétine), la réduction peut être entachée d’une substitution possible par une molécule à demi-vie plus longue (par exemple passer temporairement à la fluoxétine sous réserve d’avis médical). Le suivi clinique permet d’interrompre ou de ralentir la réduction si des symptômes gênants ou une dégradation de l’état mental apparaissent.
Surveillance et signes d’alerte
Durant la réduction, tenez un journal des symptômes (humeur, sommeil, vertiges, sensations inhabituelles, pensées suicidaires). Contacts à envisager :
- Contacter le médecin traitant ou le psychiatre en cas d’aggravation de l’humeur, d’isolement social, de douleur intense ou de symptômes psychotiques.
- Urgence médicale ou psychiatrique si idées suicidaires, comportements dangereux ou perte d’autonomie.
Médicaments les plus concernés et recommandations pratiques
| Molécule | Risque de sevrage | Conseil pratique |
|---|---|---|
| Venlafaxine | Élevé | Réduction très progressive (5–10 %), surveillance rapprochée ; substitution possible si nécessaire |
| Paroxétine | Élevé | Réduction lente, parfois substitution; éviter arrêt brutal |
| Sertraline | Modéré | Réduction progressive sur plusieurs semaines |
| Fluoxétine | Plus faible (demi-vie longue) | Réduction souvent mieux tolérée |
| Bupropion | Faible à modéré | Réduction selon tolérance et suivi |
Accompagnements complémentaires
Associer une prise en charge psychothérapeutique (TCC, thérapie interpersonnelle), des techniques de gestion du stress, une activité physique régulière et un bon hygiène de sommeil améliore les chances d’arrêt réussi. Le soutien familial et social est également important.
Arrêter un antidépresseur après trente ans de traitement est une démarche qui nécessite une préparation médicale et psychologique. Une réduction lente, un suivi médical rapproché, et la possibilité de réintroduire provisoirement le médicament en cas de décompensation sont des éléments clés pour maximiser la sécurité. Discutez avec votre médecin pour établir un plan individualisé et adapté à votre situation.





